Vendredi, au symposium économique de Jackson Hole, le président de la Réserve fédérale américaine, Kevin Warsh, a livré un discours très attendu. Pour son centième jour à la tête de la banque centrale, il a choisi un ton ferme sur l’inflation et une critique assumée des orientations futures de la Fed.
Kevin Warsh a balayé les arguments contre une action et renforcé ceux en faveur d’une hausse des taux. Une position claire qui a immédiatement fait réagir les marchés financiers. Décryptage de ce discours qui change la donne.
Warsh et l’inflation : un constat sans appel
Pour Kevin Warsh, l’économie américaine s’est renforcée face aux chocs récents. Le marché du travail est compatible avec le plein-emploi. Mais l’inflation reste la principale préoccupation de la banque centrale. « La priorité dominante de la Fed en ce moment doit être les prix », a-t-il déclaré.
Les chiffres donnés par le président de la Fed sont parlants. L’indice PCE s’établit à 3,7 % sur douze mois et à 4,1 % sur six mois. Surtout, 54 % des composants du panier ont augmenté de plus de 3 % sur l’année écoulée. Avant la pandémie, ce chiffre était de 32 %. La conclusion est directe : « Les tendances sous-jacentes ne se sont pas nettement améliorées. »
La menace d’une action est explicite. Warsh l’affirme : « Nous devons être certains que l’inflation sous-jacente converge vers notre objectif, de façon nette et à une vitesse suffisante. Dans le cas contraire, nous avons du travail à faire. » Une phrase qui écarte toute relance de la croissance et ouvre la voie à des mesures restrictives.
Ce diagnostic important bouleverse les certitudes. Depuis son arrivée en poste en mai, ses critiques portaient sur un manque de clarté. Désormais, les opérateurs doivent composer avec une possibilité réelle de hausse des taux.
Face aux prochaines orientations de la Fed : le refus de la forward guidance
Kevin Warsh a consacré une large partie de son intervention à défendre son refus d’indiquer ses prochaines décisions. Une position qui suscite des critiques. La forward guidance, adoptée pendant la crise de 2008, était alors essentielle. Mais Warsh estime que « cette pratique est restée en vigueur trop longtemps » et qu’elle « risque désormais de créer de l’ambiguïté au nom de la clarté ».
Le président de la Réserve fédérale met en garde contre un effet de miroir. Les marchés lisent la Fed pendant que la Fed lit les marchés. Les deux finissent aveugles aux nouvelles évolutions. « Nous ne devrions pas encourager un régime dans lequel les acteurs de marché se tournent principalement vers la Fed pour leur prochaine opération », a-t-il insisté.
Le coût de ces erreurs ne pèse pas sur les « grands noms de la finance », mais sur les ménages confrontés à la forte inflation ou à la précarité de l’emploi. Warsh a également rejeté l’idée de publier une fonction de réaction explicite. L’état des connaissances économiques ne permet pas de définir une règle mécanique.
À la place, il a énoncé six principes directeurs pour la politique monétaire :
- 📊 Examiner les données qui arrivent plutôt que des chiffres périmés
- 🔍 Accepter que l’évaluation de l’offre et de la demande reste imprécise
- 🎯 Considérer l’objectif de 2 % pour le PCE comme ferme et intangible
- ⚖️ Poursuivre les deux mandats sans les traiter comme un arbitrage
- 🏦 S’appuyer sur les taux de court terme plutôt que sur des outils non conventionnels
- 💵 Garder en tête que la monnaie elle-même compte
« Aujourd’hui, je me tiens ici attaché à une discipline, pas à une décision », a conclu Warsh. La décision sera prise le 16 septembre lors de la prochaine réunion de la Fed.
La performance de l’économie américaine selon Warsh
Avant d’aborder les taux, Kevin Warsh a évoqué un moment charnière dans l'histoire : l’intelligence artificielle. Selon lui, elle a progressé plus vite que ne l’avaient anticipé même ses partisans. Les ventes annualisées de jetons d’IA des deux principaux laboratoires dépassent à elles seules 100 milliards de dollars, soit une hausse de plus de 500 % en un an.
L’IA est « une nouvelle variable, potentiellement un nouveau facteur de production ». Elle soulève des questions auxquelles la Fed ne peut pas encore répondre. Va-t-elle doper la productivité et quand ? Complète-t-elle ou remplace-t-elle le travail ? Où les gains finiront-ils par se matérialiser ? Un nouveau groupe de travail de la Réserve fédérale sur la productivité et l’emploi se penche sur ces enjeux. Ses recommandations n’auront aucune incidence sur les décisions en cours.
L’investissement des entreprises dans les équipements et les actifs immatériels progresse d’environ 9 %, son rythme le plus rapide depuis 2021. Plus de la moitié de la hausse des dépenses d’investissement provient du déploiement de l’IA. Les bénéfices des sociétés du S&P 500 ont augmenté de plus de 20 % sur un an. Les écarts de crédit évoluent près de leurs plus bas historiques. Les banques assouplissent leurs critères de prêt.
Le logement et l’agriculture sont sous tension, reconnaît Warsh. Mais il « aurait du mal à qualifier les conditions financières générales de restrictives ». Le chômage, à 4,1 %, reste faible au regard de l’histoire. Les demandes d’allocations se situent près de leurs plus bas de plusieurs décennies. L’inflation fait figure d’exception dans un tableau très solide.
Les marchés financiers réagissent aux orientations de la Fed
Les propos de Kevin Warsh ont immédiatement modifié les anticipations. Les opérateurs ont relevé à 55 % la probabilité implicite d’une hausse de 0,25 % lors de la réunion des 15 et 16 septembre. Avant le discours, cette probabilité n’était que de 35 %. Les marchés financiers ont intégré le changement de ton.
Les rendements obligataires ont connu des mouvements notables. Le rendement du Treasury à 10 ans a reculé de 0,5 % par rapport à son sommet de vendredi, à 4,67 %. Celui à 30 ans a baissé d’environ 0,9 %, à 5,16 %. L’indice du dollar, lui, a gagné 0,4 % pour atteindre environ 99,4 points.
Cette prudence des marchés s’explique par un paradoxe. Warsh critique les orientations futures trop explicites, mais ses paroles orientent les décisions. Sa volonté de rendre la banque centrale plus « discrète » aura des conséquences concrètes sur la politique monétaire. Les prochaines semaines diront si son pari de la discipline, plutôt que de la décision, suffira à stabiliser l’économie américaine.

Ancienne conseillère en insertion devenue rédactrice en chef, Lise écrit depuis quinze ans sur l’orientation, la formation et l’emploi. Elle privilégie les sources officielles, les témoignages de terrain et une langue claire.